Ruche vitrée : plus qu’un concept à la mode
Nous venons d’installer au Rucher du Jardin partagé de l’Aqueduc une ruche vitrée. Ce texte tente d’expliquer ce qu’est une ruche vitrée, comment certains apiculteurs en pointe ont développé le concept, comment il se répand rapidement et pourquoi ce n’est pas seulement un concept à la mode.
Ruchette de présentation
Pendant longtemps, les apiculteurs se sont contentés de transporter des ruchettes vitrées à deux cadres pour l’édification des foules. Vous en voyez une sur la première illustration. On prélève dans une ruche un premier cadre qu’on met dans le bas de la ruchette vitrée. Ce sera un cadre de corps avec du couvain (œufs, larves et pupes) et les quelques provisions qui sont autour. On enlève donc (provisoirement) un cadre sur les 10 cadres du corps (dans une Dadant-Blatt 10c, le modèle le plus couramment employé). Sur ce cadre, le public pourra voir les nourrices qui continuent leur couvaison. Au dessus, on mettra un second cadre, un cadre de miel, avec des ouvrières également, qui servira de provisions pour les abeilles, en particulier en environnement froid. On pourra ainsi expliquer le fonctionnement d’une ruche « divisible » ou « ruche à magasins » moderne, avec la séparation entre le corps dans lequel vit la colonie et les « greniers à miel » (hausses) dans lesquels le peuple stocke ses provisions.
Dans cette ruchette de démonstration qu’on déplace, dans laquelle les abeilles, à l’inverse de leur ruche d’origine, sont ENFERMEES, on ne mettra généralement PAS LA REINE. Pourquoi ? Parce que si on enlève sa reine à une colonie, la colonie va s’en rendre compte en moins d’une demi-heure et va se STRESSER immédiatement et durablement parfois. Les ouvrières vont immédiatement essayer de récupérer des œufs fraichement pondus (moins de 3 jours) et de construire des cellules royales pour faire une « reine de sauveté ». Ce ne sera pas toujours possible d’ailleurs (Ainsi, en ce début juillet entre les deux grosses miellées du tilleul et du sophora, certaines grosses colonies ont arrêté provisoirement la ponte de leur reine – constatation faite le 6 juillet dernier - 2010 - dans un rucher qu’avait mis en place le CNRS sur un site EdF dans le nord de Paris). L’apiculteur, pour éviter ce stress à ses abeilles, préférera toujours laisser la reine sur les 9 cadres restants au lieu de l’emporter avec un cadre unique.
Mais, s’il ne remet pas ce cadre unique dans son peuple d’origine à la fin de la journée, si le show dure plusieurs jours, la réintroduction, dans leur colonie d’origine, des abeilles ainsi enfermées dans cette ruchette, pourra, à la longue, devenir problématique. Ainsi, ces abeilles pourront parfois aller jusqu’à cannibaliser le couvain qu’elles n’auront peut-être pas pu maintenir à la bonne température, elles pourront même parfois mourir. La ruchette de démonstration est un outil A TRES COURT TERME.
L’apiculteur préférera alors souvent décevoir les spectateurs mais laisser sa colonie en forme en lui laissant sa reine.
Sédentarisation de la ruchette de démonstration Si l’apiculteur peut éviter de se déplacer (et donc si c’est le public qui vient à lui), il pourra aussi essayer de maintenir un équilibre difficile et totalement artificiel, dans cette ruchette à deux cadres. Il cherchera à maintenir, sur deux cadres seulement, un tout petit peuple avec sa reine, sans la déplacer bien sur et en laissant les abeilles sortir et butiner en permanence. Ce sera une vie plus naturelle et plus conforme au bien-être des abeilles mais aussi un jeu très délicat. Une colonie en forme se développe. Une reine en bonne santé peut théoriquement pondre en saison jusqu’à 2000 oeufs par jour. Il faudra donc prélever régulièrement, sur cet organisme qui grandit lui aussi régulièrement, des ouvrières, voire des cadres. On verra de temps en temps cette colonie (qu’il faut donc AFFAIBLIR EN PERMANENCE au détriment de son développement), péricliter et mourir. C’est une démarche délicate qui ressemble un peu à celle de certains passionnés d’aquaculture qui « nanifient » un jeune brochet en le laissant vieillir sans pratiquement grandir parce qu’on l’aura mis dans un aquarium de petite taille. Ca marche, certes, mais éthiquement, ce n’est pas totalement satisfaisant. On se permettra de penser que l’abeille n’est pas faite pour devenir un bonsaï. Cela étant, de nombreux apiculteurs tentent et réussissent ce tour de force. En région parisienne, c’est le cas par exemple des apiculteurs du relais nature de Jouy Vélizy. En outre, leur ruchette de démonstration est maintenue dans une pièce intérieure - ce qui évite les problèmes de température dus à la petite épaisseur de la ruchette - avec un accès à l’extérieur évidemment.
De la ruchette vers la ruche Certains sites pédagogiques allemands, des écoles en particulier, de RFA, d’Autriche, de Suisse, et de Belgique (oui, la Belgique est un pays officiellement trilingue et il y existe une zone officiellement germanophone autour d’Eupen et de Malmédy), ont voulu dépasser cette problématique. Ils ont d’abord installé des ruchettes simples en extérieur avec des volets de protection contre le froid ou le soleil, qu’on ouvrait temporairement, (mais qui laissaient intact le problème de la micro-colonie...), puis des « Schaukasten » souvent plus épaisses (2 plus 2 cadres par exemple), mais dans lesquelles la protection aux variations de température était encore nécessaire. Surtout, dès qu’on passe à deux cadres, on risque fort de ne plus trop voir la reine dès qu’on ouvre à la lumière...elle ira se réfugier entre les deux cadres.
Hublot ou vitrine ? Parallèlement, d’autres apiculteurs, soucieux de ne pas déranger leurs insectes, avaient aménagé des fenêtres dans leur corps de ruche et même dans leurs hausses. Ces fenêtres permettent se suivre dans le corps de ruche, le développement d’un CADRE TEMOIN et toute une littérature existe à ce sujet qui entend développer la connaissance de ce qui se passe dans une colonie en installant des aménagements spéciaux qu’il faudra bricoler mais qui donnent une ouverture sur l’intérieur et sur ce qui s’y passe. Cependant, les bons apiculteurs, rien qu’en regardant la planche d’envol (ou le trou de vol selon les modèles de ruches) peuvent déjà obtenir pas mal de renseignement précieux sur la vie de la colonie. Encore faut-il un peu de rigueur et de patience, voire de respect des insectes, pour accepter cette démarche moins « amusante ». Le très célèbre ouvrage de Hans Storch, « Au trou de vol », traduit dans le monde entier et qui traite de ce sujet, est en vente à Paris à l’UNAF, 26 rue des Tournelles (métro Bastille). Ceux des apiculteurs de l’Aqueduc qui sont venus donner un coup de main il y a deux ans et ont participé au déménagement du vieux matériel du rucher Kellermann après sa modernisation (introduction et généralisation des ruches vitrées) se souviendront également des hausses en bois dans lesquelles une petite vitre-hublot en façade permettait de suivre le remplissage de la hausse. C’est un système précieux pour les greniers à miel des ruchers de province qu’on visite moins régulièrement et dans lesquels on doit installer tout de suite et en une seule fois une série de hausses que les abeilles rempliront peu à peu (normalement et SI on a pris les précautions nécessaires) au fur et à mesure de l’avancement de la saison. L’apiculteur absent ne sera pas pris au dépourvu et, à son retour, il aura une idée claire de la situation sans entreprendre un démontage prométhéen de ses installations pour en vérifier les hausses les plus basses.
La ruche claire D’autres apiculteurs encore ont imaginé de vitrer partiellement ou totalement leur ruche et de vérifier le comportement de la colonie dans la lumière. Après tout le nid se protège moins de la lumière que des variations de chaleur, de l’eau ou de la neige qui tombent du ciel, ET SURTOUT des attaques des prédateurs (guêpes et frelons, souris, martres, blaireaux, etc.). On a donc inventé la ruche vitrée, qui n’était pas conçue pour la présentation et l’observation des insectes mais beaucoup plus dans le but d’observer l’incidence de la lumière sur le comportement, la production, (voire la productivité) du super-organisme. Résultat étonnant : les bestioles semblent heureuses et se comportent totalement naturellement. Les premières études sur ces ruches dites « claires » ou « transparentes » datent de 1927 en Russie, puis en Italie, en Tunisie et enfin en France et aux Etats Unis.
Généralisation de la ruche vitrée Parallèlement, l’ouverture de plus en plus de ruchers au public et la généralisation des visites vont inciter certains apiculteurs à installer des ruches vitrées à destination de leur public. Cette démarche a déjà une dizaine d’années. Le premier modèle Dadant-Blatt 10c, de Rigault, sera en chêne et en verre, celui de Robida en pin, les fabrications italiennes utiliseront deux plaques de plexiglass avec un coussin d’air entre elles, des prototypes vitrés à partir d’éléments Warré seront développés et testés par le Parti Poétique d’Olivier Darné, Bref, l’idée est vraiment dans l’air. Dans le cadre de la campagne « Abeille-sentinelle » dont il fut l’inspirateur à l’UNAF, Loic Leray, président de la Fédération des apiculteurs de Bretagne et Pays de Loire, installe, en 2008, 6 ruches transparentes sur les toits de divers bâtiments de l’ile de Nantes (Insula, la nef Dubigeon, le blockhaus DY 10). Elles seront « conduites » (suivies, apicolement parlant) par l’école vétérinaire de Nantes et on en trouve les photos dans « Presse Océan » du 23 mai 2008. Malgré le cagnard et malgré le grand vent d’Ouest. D’autres ruches transparentes suivront sur d’autres sites du programme. La mode est lancée. Sur Paris, d’autres ruchers sont entièrement passés à la ruche transparente. En particulier DEUX RUCHERS parisiens parmi les trois plus proches du Jardin Partagé de l’aqueduc, tous deux suivis par l’Abeille parisienne, soit celui du parc Kellerman (une douzaine de colonies) et celui de la Cité Internationale Universitaire du boulevard Jourdan (5 colonies). (Voir la vidéo : cité internationale universitaire de paris - installation de ruches http://www.dailymotion.com/user/Cite_TV/1) D’autres arrivent. Le dernier en date, deux ruches vitrées au départ, vient d’être installé par Ville mains jardins le 8 juillet 2010 dans les jardins de l’Hôpital Saint Louis dans le 10ème arrondissement. (Voir la photo). Chez les particuliers aussi la mode sévit et notre voisin individuel le plus proche, Michel T. à la Butte aux Cailles, a aussi une ruche vitrée depuis 2008, qui abrite une colonie forte sans précautions particulières ni en été ni en hiver (voir la carte de Noël 2008).
Pas de problèmes de température
L’abeille est à la mode, les nouveaux apiculteurs, plus riches de théorie livresque que d’expérience, s’inquiètent. Ne faut-il pas craindre la chaleur en été, et le froid en hiver, et la lumière tout le temps ? Ne faut-il pas tricoter pour les bestioles un joli cardigan en hiver et les doter d’une jolie ombrelle en été ? Sujet passionnant pour les bobos.
Il faut savoir que, de fait, le soleil n’est pas forcément un handicap pour une colonie en développement. La chaleur, contrôlée également par les insectes eux-mêmes, permet d’accélérer le développement du couvain. La généralisation des planchers entièrement grillagés, pour lutter contre Varroa, a permis une aération plus intense qu’on peut (qu’on doit) maintenir toute l’année pour les colonies fortes. De même, à l’intérieur d’une ruche en hiver, il peut parfaitement geler sans que la grappe en souffre. C’était d’ailleurs déjà le cas des ruches non vitrées, voire des ruches sans plancher grillagé. Mais évidemment, ce sera toujours à l’apiculteur de vérifier lors de la visite d’automne, que les provisions sont bien distribuées par les abeilles autour des zones de couvain. Celui qui ne l’aura pas fait (ou mal fait), ne devra pas s’étonner des mortalités d’hiver.
L’ombre, qui rend souvent les colonies plus défensives, est parfois plus gênante que le soleil. Sinon nous n’aurions guère d’abeilles autour de la Méditerranée. Juste une anecdote : il y a quelques années, je faisais partie de l’équipe qui suivait un petit rucher test dans le sud des Yvelines, en zone de grandes cultures frontière de la Beauce. Les 7 ruches étaient toutes dotées d’un matériel sophistiqué : compteurs horaires d’entrée sortie, balances de pesage, appareils collectant ces renseignements et ces résultats de mesure pour les envoyer sous forme de sms réguliers, capteurs d’énergie solaire pour faire fonctionner le tout dans les champs, etc. Nous étions en plein champ, bien visibles de la route nationale qui passait à une centaine de mètres et nous avions peur de nous faire voler un matériel délicat et cher. Au lieu de positionner les colonies à l’orée de la forêt, nous les avions donc cachées et enfouies dans un bosquet avec des tunnels de sortie pour les insectes. Seuls les panneaux solaires n’étaient pas à l’ombre. Le matériel était fragile et tombait assez fréquemment en panne. Les colonies nous accueillaient généralement en fanfare à chaque visite de contrôle et de remise en marche. Je m’occupais en plus de passer relever des trappes à pollen, très fréquemment évidemment (car le pollen ne doit pas être laissé en position de fermenter) et je commençais à croire que les bestioles m’en voulaient à moi particulièrement. Le passage d’un apiculteur-chercheur chypriote remit les choses au point. Il nous fit sortir toutes les ruches au soleil, malgré le risque de vandalisme, et nous n’eûmes plus d’histoires avec les insectes pour le restant de la saison. Ni avec les vandales heureusement d’ailleurs.
Reprenons : Dans les ruchers mentionnés plus haut, comme celui sur les toits de l’Ile de Nantes, le soleil direct et le vent ne sont pas absents et les colonies se portent bien. La mode de l’emballage contre le froid n’est que très rarement suivie et tout semble bien se passer malgré tout. Mais le suivi régulier visuel, à travers les vitres ou sur la planche d’envol, est un travail que n’hésitent pas à faire des apiculteurs concernés.
Dans le cas précis de la ruche transparente du rucher de l’Aqueduc, j’y ai mis très intentionnellement un petit essaim ramassé début juin sur la vitrine d’une galerie de peinture au 420 rue Saint-Honoré. (voir la vidéo « Abeilles à Paris, 420 rue Saint Honoré sur vimeo.com/12278853). Malgré la saison bien avancée, la lumière et la chaleur devraient l’aider à grandir rapidement pour atteindre plus vite la taille et la force qui lui permettront de passer un hiver serein sans qu’il soit besoin de le « réunir, » de le regrouper avec un autre peuple avant les grands froids, comme on le fait toujours pour les colonies insuffisamment fortes.
Simonpierre Delorme
Pour toutes questions et renseignements sur la ruche vitrée, me contacter directement :
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